La presse en parle

Le pire est le faux-jour. Personne n’évite la lumière venant d’un pavé. Plus redoutable est la lumière qui vient de toutes parts (nous ne savons d’où), qui coïncide sous un angle avec la lumière du pavé. L’homme agité dans ce faux-jour est la proie de croyances raisonnables. Il ne saurait se croire abandonné. Il ne sait pas qu’il aura tout d’abord à reconnaitre l’abandon, puis à le vouloir, à devenir enfin volonté d’être abandonné. Comment devinerait-il dans l’abandon le moyen de communiquer le plus ouvert ?

 

        Georges Bataille, Le coupable

Tantôt plaie saignante et blanche désignant la présence d’un combat récent, tantôt trace cicatrisée d’une épreuve déjà passée, la ligne, dans l’oeuvre de Deçan, n’est pas seulement le signe de la lumière, de l’abondance, de l’excès, mais elle est aussi le symbole, l’indice, l’incarnation plastique d’un point, au coeur de l’être, qui en marque la limite, et aussi, le point d’entrée. Et c’est vers ce point, cette limite, cet excès, que s’efforce, sans cesse, le peintre; c’est vers lui que son expérience spirituelle (sa pratique méditative de la peinture) s’abouche. Avec Deçan, la peinture opère, à même la matière colorée, la cicatrisation des plaies. Elle matérialise, dans un langage plastique d’une simplicité désarmante, la victoire d’un esprit sur les traumatismes qui auraient pu le détruire, le mettre à mort, le porter, de son vivant même, en terre – là où gisent, sous des strates de cendres, les figures des mensonges passés.
Et c’est depuis ce fond obscur, bourbeux, chargé de toutes les violences, de tous les tourments, de tous les souvenirs qui, jamais, à la lettre, ne passèrent dans l’inconscient, que Deçan s’élance. Oui, c’est toujours depuis ces souvenirs coincés, ces tourbillons, ces points d’anti-matière (qui forment la croute informe, la surface, le limon de chaque oeuvre) que Deçan trace la ligne de son affirmation. Affirmation qui, par-delà cette première matière jetée (qui réunit la volonté abrupte du peintre, ses mouvements de bras, ses choix de couleurs, et la pesanteur de la matière, la chance avec elle laquelle elle se laisse faire, se laisse modeler), exprime le désir, la force, la volonté de franchir les limites de cette masse opaque, d’aller puiser, au fond de son apparente noirceur, les sources d’une lumière neuve; d’une lumière qui ne serait plus seulement celle de la première innocence (de cette innocence aveugle, grisée et qui nous force à vivre dans un faux-jour), mais la lumière que produit, à partir d’un certain niveau d’expérience spirituelle, la nuit elle-même.
Car la nuit, la blessure, la faille, ne sont pas, chez Deçan, le signe d’une existence tragique, d’une existence qui aurait succombé sous le poids de ses épreuves. Au contraire, avec Deçan, la blessure devient chance, lumière. Et le sentiment d’abandon, l’horreur d’avoir été trahi par le monde, trahi par le destin, trahi par Dieu lui-même, se retourne en son contraire en vertu même de l’absurde. Car l’absurde, l’impossible, le non-savoir ne sont pas des états de fait, mais de simples lectures tristes, tragiques, que l’être qui souffre peut parfois donner à l’expérience qu’il vit (car cette expérience, de par sa violence, le force à se tenir à distance de sa véritable signification). Mais ce centre obscur, aveuglant, ce centre où la mort devient lumière, n’est-ce pas précisément vers lui que les peintures de Deçan nous entrainent; vers ce centre déchiré du monde, ce centre insensé où la force éternelle de l’être qui sait s’abandonner, et qui voit dans cet abandon sa chance, rayonne, comme un soleil, depuis le fond de l’éternité.

Frédéric-Charles Baitinger ©

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